AAC: Enfance et histoire : cultures et pratiques enfantines du passé

23 et 24 avril 2020 

Maison de la Recherche de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université  

Responsables scientifiques : 

Emmanuelle Fantin, GRIPIC, EA 1498 Sorbonne-Université 

Julien Tassel, GRIPIC, EA 1498 Sorbonne-Université

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Dans un numéro du Débat consacré au « Difficile enseignement de l’histoire », Krzysztof Pomian affirme que « tout le monde [serait] d’accord sur le fait que l’enseignement de l’histoire à l’école traverse une crise » tandis que Christophe Charle déplore « que l’on soit revenu à l’ère des polémiques à propos des fonctions de l’histoire nationale. » La création d’un Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire ayant pour objectif de « résister plus efficacement aux tentatives d’instrumentalisation du passé » témoigne de cette place de choix accordée à l’histoire en France, et semble confirmer le contrôle spécifique qu’exerce la discipline historique sur la régulation de ses usages. Dans ce contexte, un certain nombre de recherches se sont attelées à caractériser la manière dont l’histoire était enseignée dans le cadre de l’institution scolaire, à travers des analyses de l’évolution des programmes et des manuels, dont chaque mise à jour ne manque pas, d’ailleurs, de souligner la dimension proprement politique. 

Empruntant une autre perspective, des chercheurs se sont interrogés sur la manière dont le passé était mobilisé à d’autres fins que celle de l’enseignement de l’histoire : Daniel Fabre constate ainsi que l’« histoire a changé de lieux, si nous entendons sous ce terme aussi bien l’espace dans lequel elle germe et auquel elle se lie, les acteurs en qui elle se cristallise et les manières qui, aujourd’hui, lui permettent de prendre place ». Pierre Nora souligne quant à lui que « l’histoire n’est peut être nulle part, mais le passé partout », et nombreux sont les chercheurs qui font état de l’omniprésence d’un passé mis au service du présent par ses usages politiques ou économiques, ou sondent ses dimensions médiationnelle, culturelle, esthétique et dramatique. 

S’intéresser à la manière dont le passé est donné à voir aux enfants en dehors de l’institution scolaire, c’est ainsi chercher un combler un double manque : celui d’avoir bien souvent limité les recherches sur le rapport entre histoire et enfance à cette institution, et symétriquement, celui de n’avoir pas interrogé la part proprement enfantine de certaines cultures du passé. Ce manque peut s’expliquer par une probable prudence des sciences humaines et sociales à considérer le monde des enfants, laissant souvent le domaine de la petite enfance à la psychologie, comme le rappelle le sociologue Wilfried Lignier. 

Pourtant, le passé est convoqué dans des activités quotidiennes (histoires, chansons, jeux …) au centre des sociabilités enfantines, tout comme il constitue une ressource particulièrement foisonnante pour les industries culturelles et médiatiques qui s’adressent aux plus jeunes. De la même manière que les éditions et médias spécifiquement consacrés aux enfants se sont développés de longue date, il existe un récit, des évocations et des pratiques du passé qui leur seraient dédiés sous d’autres formes de médiations ; ces dernières empruntent aussi bien au parcours de musée qu’aux jeux de plateau, aux figurines à manipuler qu’aux jeux vidéo, aux quizz éducatifs qu’aux documentaires sous forme de dessins animés. L’univers historique destiné aux enfants est peuplé de chevaliers Playmobil, de châteaux forts Lego, de figurines de Cléopâtre en plastique, de Barbies dans des carrosses, de bandes dessinées La guerre des Lulus sur les poilus, de romans historiques Les colombes du Roi Soleil sur la cour de Louis XIV, ou de quizz illustrés « Cétéki? » sur Jeanne d’Arc, de contes de fées aussi bien que de dinosaures et de dragons, créatures dont on ne sait parfois plus trop si elles font ou non partie de l’histoire. 

Peu de recherches se sont toutefois consacrées spécifiquement aux savoirs ordinaires de l’histoire que les enfants croisent chaque jour lorsqu’ils quittent la salle de classe, qui soulèvent pourtant un certain nombre de tensions et de problématiques qui méritent d’être interrogées. Car à travers ces médiations multiples et protéiformes, qui n’ont pas la même prétention à dire l’histoire, quelque chose de celle-ci s’énonce pourtant, et semble constituer le cadre d’une culture enfantine partagée sur le passé.

Il y a donc fort à comprendre en ne limitant pas l’interrogation des usages du passé à leurs dimensions politique, cérémonielle et commémorative pour questionner au plus près des pratiques culturelles ordinaires des enfants, la convocation de passés au fondement de certaines cultures ou d’imaginaires sociaux. Ne sont-ce pas les jeux, lectures, fictions qui instaurent le premier contact avec le continent historique et en constituent le plus petit dénominateur en partage chez les enfants ? 

Marc Ferro se demandait en 1981 Comment on raconte l’histoire aux enfants à travers le monde entier, le colloque « Enfance et histoire : cultures et pratiques enfantines du passé » entend aujourd’hui comprendre comment les jeux, les divertissements, les livres et autres productions des industries culturelles et créatives esquissent, convoquent, ou racontent quelque chose du passé aux enfants hors l’institution scolaire.

Dans une perspective interdisciplinaire visant à faire dialoguer les travaux en sciences de l’information et de la communication, en histoire, en études littéraires, en anthropologie, en sociologie, en sciences de l’éducation, etc., notre objectif sera de lever le voile sur la diversité des ingénieries du passé à destination des enfants, en rendant compte aussi bien des dimensions matérielles de ces productions culturelles, que de leurs dimensions idéologiques, économiques et symboliques. 

Les communications pourront s’insérer dans une ou plusieurs des thématiques suivantes. Elles pourront porter sur des productions contemporaines ou bien adopter une perspective historique. 

 

1. Savoirs du passé 

Il s’agira ici de comprendre quelles médiations non scolaires de l’histoire sont proposées aux enfants, ainsi que le rôle qu’elles jouent dans l’apprentissage de l’histoire. Les voies détournées du roman historique, de la bande dessinée, ou encore de l’exposition prétendent-elles transmettre un savoir sur le passé ? Quels sont les effets produits sur l’opération historique ainsi configurée ? 

On observe par ailleurs depuis quelques années le renouvellement des collections enfantines et de leurs thématiques. Les prises de position féministes ou les productions liées aux postcolonial studies témoignent par exemple d’une évolution forte dans productions éditoriales pour enfants. Comment ces ingénieries historiques doivent-elles être interrogées ? Dans quelles mesures ces initiatives, qui semblent considérer l’univers historique comme une propédeutique au social, témoignent-elles d’une visée politique au présent ? 

Ces enjeux sont aussi à relier à une dimension commerciale propre aux contraintes et aux ambitions des industries culturelles et créatives. Les collections de livres répondraient à des logiques de singularisation de l’offre en proposant des modes d’appréhension des formats éditoriaux inédits ou novateurs. Comment qualifier et comprendre ce champ d’industrialisation du savoir ? Dans quelles mesures les enjeux marchands viennent-ils redéfinir de nouvelles cultures enfantines du passé ? 

2. Imaginaires et représentations du passé

Il conviendra également de questionner les imaginaires et les représentations du passé élaborés par ces « usages non historiques du passé » ; c’est moins l’histoire que le passé comme univers, monde, imaginaire ou comme ailleurs, qui importe. Comment se construisent ces ailleurs temporels, et quelles altérités donnent-ils à voir ? Quels sont ces passéïtés, et comment sont-elles produites ? Quelle ressemblance à l’histoire persiste lorsque le passé est dilué à la fois dans les temporalités, mais également dans son caractère de vraisemblance ? Du point de vue des représentations, la question du tabou, du dicible et de l’indicible se posera également : comment donne-t-on à voir aux enfants la violence de l’histoire ou ses heures sombres ? 

3. La fabrique de l’enfance 

Certes, ces productions « fabriquent » une histoire pour les enfants, mais elles élaborent tout autant une « fabrique » de l’enfant. Quels sont les enjeux de médiations du passé (rendre accessible, attractif, amusant, etc.) et en quoi ces derniers viennent-ils construire en creux une représentation de l’enfance, de ses compétences et de ses appétences ? Cette fabrique concerne bien entendu tout autant le tiers absent, pourtant au cœur de ces dynamiques : le parent. Aussi, que nous disent ces productions sur la parentalité et les questions liées à l’éducation ou l’apprentissage ? 

4. Observations et méthodes 

Un dernier axe s’intéressera aux méthodologies qui permettent de comprendre comment les enfants se saisissent de cette culture du passé dans leurs pratiques ordinaires. Comment mettre en œuvre des méthodes qui permettent d’explorer ce que les enfants perçoivent de ces médiations non scolaires ? Que nous apprennent les observations ou les enquêtes de terrain sur ce que fabriquent les enfants avec ce passé ? Comment celui-ci est-il compris, approprié, mis en jeu, évoqué ? S’agit-il pour eux de rejouer, de connaître, d’imaginer, de comprendre ou encore de transformer ? 

Modalités et calendrier 

Le colloque interdisciplinaire est ouvert aux chercheur.e.s. et doctorant.e.s. de toutes les sciences humaines et sociales. Les propositions, d’une page maximum, devront préciser le cadre de référence et le corpus envisagé, et sont à envoyer à enfancehistoire@gmail.com avant le 1er décembre 2019. Les propositions feront l’objet d’un processus d’expertise en double-aveugle. 

– 1er décembre 2019 : clôture de l’appel à communication

– 1er février 2020 : notification d’acceptation 

– 5 mars 2020 : diffusion du programme  

– 23 et 24 avril 2020 : colloque

Comité Scientifique 

Gil Bartholeyns, IRHIS, Université de Lille 

Karine Berthelot-Guiet, GRIPIC, Sorbonne-Université

Jessica de Bideran, MICA, Université Bordeaux Montaigne

Claire Blandin, LABSIC, Université Paris 13

Perrine Boutin, IRCAV, Université Sorbonne Nouvelle

Sophie Corbillé, GRIPIC, Sorbonne-Université

Julie Deramond, Centre Norbert Elias, Université d’Avignon

Emmanuelle Fantin, GRIPIC, Sorbonne-Université

Béatrice Fleury, CREM, Université de Lorraine

Patrick Fraysse, LERASS, IUT Paul Sabatier de Toulouse

Françoise Hache-Bissette, CHCSC, Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines

Joëlle Le Marec, GRIPIC, Sorbonne-Université

Agathe Nicolas, GRIPIC, Sorbonne-Université

Katharina Niemeyer, CELAT, Université du Québec à Montréal

Agnès Pecolo, MICA, Université Bordeaux Montaigne

François Robinet, CHCSC, Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines

Julien Tassel, GRIPIC, Sorbonne-Université

Adeline Wrona, GRIPIC, Sorbonne-Université

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